Dans un univers d’image et de marketing, vous affirmez ne pas mettre d’ego dans vos projets. Comment faites-vous ?
Je fais comme je suis. Je m’intéresse plus aux autres qu’à moi : c’est de la logique, pas une nécessité. Je me nourris de ce que les autres m’apportent, même si, par ailleurs, je peux être solitaire. D’ailleurs, jusqu’à récemment, je pensais être introverti mais j’ai appris que c’était l’inverse, car l’extraverti est celui qui se nourrit des autres, pas celui qui parle le plus fort.
Quelles sont vos inspirations ?
Je pense que l’inspiration n’existe pas. C’est plutôt la convergence, à un instant donné, de nos ambitions, de ce que l’on a vécu, aimé ou détesté, et de ce que l’on mobilise pour réaliser un projet. C’est le cas du Rosewood Jardin Alpin, un projet qui ouvrira bientôt ses portes à Courchevel 1850. Son décor raconte moins la montagne que la montagne vue par le prisme de cet endroit unique au monde, une attraction mondiale synonyme de luxe et d’excellence, mais qui porte moins d’entre-soi que n’importe quelle autre destination prisée par la jet-set… Tout cela se traduit par un cadre contemporain qui s’inspire de la brutalité de la montagne, sans fioritures, avec des matières nobles, authentiques et locales.


Qu’est-ce qui vous séduit plus particulièrement dans les projets d’hôtellerie, et notamment dans la restauration ?
Quand on travaille pour un particulier, on peut s’identifier au client. Dans l’hospitality, il faut que l’on puisse raconter une histoire à des personnes qui viennent dans un même endroit pour des raisons différentes. Nous sommes au service du plaisir du client qui ne viendra peut-être qu’une seule fois et qui doit repartir avec la meilleure expérience possible. Il y a des gens qui traversent le monde pour visiter nos hôtels et nos restaurants. Il ne faut en aucun cas que cette expérience soit gâchée par quoi que ce soit. En revanche, je ne retourne jamais sur mes projets une fois qu’ils sont terminés. Lorsque que j’ai tourné la page, je me sens presque étranger à ce que j’ai pu faire précédemment.
Avez-vous pour habitude de travailler en collaboration avec des chefs ?
Toujours. Les gens qui font ce métier sont des êtres passionnés et exceptionnels. On n’échange pas, on le fait pour eux. Par exemple, j’ai eu la chance de travailler avec Anne-Sophie Pic pour le Beau-Rivage à Lausanne. Comment ne pas aller la voir pour me nourrir d’elle ? Vous comprenez bien que mon ego, dans ce cas, n’a pas sa place. Je ne peux pas me restreindre à ma propre histoire…


Au-delà de l’assiette, quelles sont selon vous les clés d’une expérience réussie ?
La décoration intérieure est presque une science des comportements humains… Elle touche à la fois à la psychologie, à l’esthétique et à la technique. Mais c’est l’invisible qui va composer au final ce que l’on va ressentir. L’éclairage, par exemple, compte pour 50 % de la réussite d’un projet. Le confort acoustique est également primordial. L’écho dans un couloir va créer un effet d’annonce avec le bruit des talons qui claquent, il ne faut pas l’étouffer. La moquette, au contraire, va créer une atmosphère feutrée. Enfin, la distance entre les gens, à dix centimètres près – selon les cultures et les civilisations – peut tout changer, faire qu’il y ait de l’ambiance ou non.
Vos projets s’inscrivent particulièrement dans l’univers du luxe et de la gastronomie. Quels en sont les particularités ?
C’est une question complexe qui demande réflexion… Évidemment, il y a une dimension artistique, de maîtrise et de perfection qu’il n’y a peut-être pas dans les cuisines plus décontractées. Mais est-ce que les clients sont toujours aussi friands de tout cela ? Je ne saurais l’affirmer… J’entends par exemple François Simon dire qu’il en a assez de la gastronomie « encroûtée » et qu’il préfère les bistrots et la street-food. D’où le choix de ne pas proposer de restaurant gastronomique au Jardin Alpin. Pourquoi faire patienter les gens trois heures à table, alors qu’ils skient toute la journée et veulent juste passer un bon moment et se coucher tôt. Ce n’est pas parce qu’on est dans un hôtel de luxe que cela ne peut pas être joyeux et léger !

L’artisanat et les savoir-faire tiennent une grande place dans votre travail. Comment cela se transpose-t-il dans votre processus créatif ?
Je viens de consacrer 12 heures au rangement de ma matériautèque. Ça a été un vrai travail d’introspection qui m’a permis de faire le tri dans ce que j’ai envie de faire, de retrouver ou de laisser de côté. J’ai refait mes gammes et j’ai repris le pouvoir sur mon agence.
Quelles sont, selon vous, les clés de votre succès ?
Dans un livre sur le daoïsme, un sage, à qui l’on demande les raisons du succès ou de l’échec répond : « La brise qui vient des bois de pins fait voler mon écharpe. La lune de la montagne brille sur ma harpe ». Autrement dit, la réussite tient à une forme de magie dans l’univers autour de nous… Le travail, bien entendu, fait partie du succès, mais il y a aussi tout ce qui est de l’ordre de l’intangible, qui ne se s’explique pas et ne peut pas se reproduire volontairement.
Enfin, quels sont vos projets ?
Je ne peux pas vous donner plus de détails, mais je travaille sur un projet public de grande ampleur qui sera dévoilé en février prochain. Moi qui ai plutôt l’habitude de dessiner pour des « happy few », je suis ému de signer ce projet qui touchera des millions de personnes. À côté de cela, nous avons une quinzaine de projets sur lesquels nous travaillons depuis quatre, cinq ans qui verront le jour dans les six prochains mois.


