
Selon Céline Chung – à qui l’on doit le succès Bao Family et qui vient tout juste d’offrir une cure de jouvence à l’enseigne Street Bangkok, l’essor de la street-food asiatique accompagne de près ce nouveau comportement à table. « Je déjeune ou je dîne seule régulièrement, en voyage mais pas seulement. La street-food décomplexe cette expérience : conviviale, jamais intimidante, elle permet de venir comme on est, sans pression, pour dîner sur le pouce après le travail ou le sport ».


Elle y voit aussi un écho au souffle sociétal du self-care. « Dans des sociétés sur-sollicitées par les notifications, manger seule, c’est reprendre le pouvoir sur soi-même. » Pour sublimer cette liberté, Céline et son studio Imagina ont conçu « le tablouret », une assise pensée comme un manifeste, qui érige l’art de manger seule en rituel, en combinant tabouret et tablette en un seul et même objet. « Aucune chaise en face : l’idée du partage s’efface pour recentrer le moment sur soi. Pensée pour le solo dining, elle évite aussi le sentiment de jugement », explique-t-elle, rappelant que le comptoir demeure, bien sûr, le cœur de l’expérience.
Le cofondateur de Gramme, où officie le chef Louis Fedide, a troqué les écuelles à partager pour un triptyque bistrotier. Convaincu, il assure que son comptoir boisé agit comme un aimant à âmes esseulées. « Nous proposons aussi des tables, mais le comptoir et la possibilité d’échanger avec le barman ou la barmaid restent privilégiés. Dans 90% des cas, les clients seuls le choisissent, souvent par crainte de déranger en immobilisant une table. »


Accueillir des clients solos, assure-t-il, n’a rien d’un pari financier risqué. Un ressenti corroboré par une récente étude du cabinet Circana qui montre que, dans cinq grands pays étudiés, les dépenses liées aux « repas seuls » ont bondi de 153% entre 2010 et 2019, faisant du solo dining un véritable moteur de croissance plutôt qu’une exception tolérée. « Il n’y a pas plus d’enjeu qu’avec une table de trois. C’est même souvent plus avantageux : les solo diners commandent entrée-plat ou plat-dessert, parfois la formule complète avec un verre de vin. Certains s’offrent même un plat à partager pour eux seuls. Et comme ils sont seuls, ils terminent plus vite et libèrent la place pour un deuxième service. »
Une observation partagée par Omar Dhiab, qui retrouve chez lui — autant dans son restaurant gastronomique éponyme qu’à sa table bistrotière Elbi — cette tendance au lâcher-prise (et au lâchage tout court) quand personne ne partage le repas.
À l’heure où près d’un Français sur deux s’attable parfois seul au restaurant, la table pour une ne ressemble plus à un entre-deux gêné, mais à un territoire pleinement assumé. Longtemps soupçonnée de dire la solitude, elle devient un geste politique : revendiquer sa place, son temps et son appétit sans avoir à se justifier. Peut-être, finalement, la vraie révolution résidetelle dans ce geste simple : s’inviter soimême à table. Une table pour Un, pleinement assumée, où l’on n’a plus besoin d’être deux pour se faire du bien.
Évidemment, seul face à soi-même, le temps peut sembler plus long : les restaurateurs redoublent donc de vigilance pour ajuster le rythme du repas. Bon nombre d’entre eux évoquent spontanément une attention presque instinctive pour ces clients, entre générosité et surmesure. « On adapte le service au rythme du client, s’il s’ennuie on accélère, s’il est plongé dans son livre ou son téléphone on le laisse savourer sa soirée », résume Omar Dhiab. Certains confient même se montrer plus généreux, avec un geste commercial, un café, un verre de vin ou une mignardise par exemple.
Dans les tables gastronomiques non plus, le solo dining n’a rien d’une anomalie : Omar Dhiab observe même qu’« au gastro, les clients seuls sont particulièrement plaisants, des hommes d’affaires ou des épicuriens qui prennent le grand menu, l’accord metsvins, parfois le fromage ». Ils viennent avec une vraie démarche de découverte, plus perméables aux conseils qu’une table classique, au point qu’il recense « trois, quatre tables individuelles par semaine » et juge ce format plus fréquent dans son établissement étoilé que dans son bistrot du 10ème arrondissement de Paris.

