Rozelieures : un whisky français, de la graine au verre

Rozelieures, c’est l’histoire un peu folle d’une famille visionnaire qui a su transformer l’exploitation familiale en fer de lance du whisky français. C’est aujourd’hui l’une des rares marques de whisky au monde 100 % indépendante et qui maîtrise 100 % de sa fabrication.
Article rédigé par
Sylvain Ouchikh

Au cœur de la Lorraine profonde, entre Nancy et Épinal, se trouve un village que l’on manquerait presque si l’on ne prêtait pas attention au panneau : Rozelieures. Moins de 200 habitants, quelques maisons, une église et, à deux pas, un volcan éteint depuis vingt millions d’années. Rien, en apparence, n’indique que ce coin paisible est devenu l’un des épicentres du whisky français. « Nous ne voulions pas simplement faire du whisky. Nous voulions le faire depuis la terre elle-même », raconte aujourd’hui Christophe Dupic, directeur de la distillerie et héritier par alliance d’une lignée de producteurs passionnés depuis six générations par son épouse. Le pari, insensé au départ, est devenu un modèle unique au monde : une distillerie totalement intégrée, qui maîtrise 100 % de sa production, des céréales à la mise en bouteille.

La boutique termine le parcours de la visite avec l’ensemble des produits : le whisky, la mirabelle, le gin et le rhum. © DR

Un village discret, un terroir d’exception

Rozelieures, c’est d’abord un terroir de céréales. Ici, les champs d’orge prennent racine dans des sols riches, nourris par l’histoire géologique du volcan voisin,
Rozelieures – Essey-la-Côte, éteint depuis des millénaires mais dont les traces minérales influencent encore la terre. « Nos sols racontent l’histoire de leur volcan. C’est discret, mais ça change la nature des céréales », explique Christophe Dupic. Le village est également tristement connu des historiens pour la bataille de la trouée de Charmes en 1914, un épisode marquant de la Première Guerre mondiale qui fit des centaines de morts à l’arme blanche.

Rien ici, pourtant, ne laissait présager la naissance d’une distillerie parmi les plus innovantes de France. Petit rappel sur les fondations de l’entreprise. L’aventure commence avec Amable Grallet et son épouse Ophélie, qui fondent en 1877 une exploitation arboricole et céréalière. Mais il faut attendre 1890 pour que leur fils Michel commence à distiller, essentiellement des eaux-de-vie de mirabelle, fidèle tradition lorraine. Le distillateur ambulant, qui passait chaque hiver dans les campagnes françaises, contribuait à maintenir vivante cette culture. Mais Jean Grallet, son propre fils, voit plus loin : entre les deux guerres, il structure un véritable verger et modernise l’atelier de distillation. Sous l’impulsion d’Hubert Grallet dans les années 1970, l’entreprise familiale gagne en ampleur. Ingénieur agronome, il professionnalise la filière, fédère les producteurs et développe la commercialisation des eaux-de-vie à base de mirabelles. En 1997, sa fille Sabine – la femme de Christophe Dupic – reprend le flambeau. Dynamique, elle crée la Maison de la Mirabelle en 2002 et ouvre la voie à une nouvelle étape décisive.

La complexité du whisky provient de son vieillissement prolongé dans des fûts de différentes origines. © DR

Le whisky comme une évidence

L’arrivée de Christophe Dupic, diplômé d’ingénierie agricole, amène une énergie nouvelle. Il possède la vision et l’audace nécessaires pour imaginer autre chose.

Les voyages réguliers avec son beau-père en Écosse nourrissent un intérêt commun pour le whisky. Et, un jour, alors qu’il moissonne un champ d’orge, l’évidence s’impose. « J’ai regardé autour de moi et je me suis dit : on a tout. L’eau, l’orge, les alambics, la tradition du bois… Pourquoi pas nous ? » L’idée plaît à Sabine et à Hubert. Quelques verres partagés autour de la table, dans la cuisine, suffisent pour lancer l’aventure. Mais, pas question de se contenter d’une simple eau-de-vie. Le projet sera total. Un whisky de la graine au verre. « L’autonomie n’était pas un objectif, c’était un principe », martèle Christophe Dupic. « On ne voulait dépendre de personne, parce que le whisky commence bien avant l’alambic. »

En 2007, Rozelieures commercialise enfin son premier whisky : Origine. Les 1 000 premiers flacons se vendent en quelques jours à la suite d’un article paru dans le journal local, L’Est Républicain. « On ne s’attendait pas à un tel engouement », raconte, encore ému, Christophe Dupic. « Les Lorrains ont acheté pour goûter... et pour dire : c’est chez nous. » L’aventure est en marche. Dès 2010, la gamme s’étoffe : Rare Collection, Fumé Collection, Tourbé Collection, Subtil Collection. En 2017, Rozelieures inaugure une nouvelle phase avec la « Fût Unique Collection ». Le distillat est alors vieilli dans des barriques d’exception, soigneusement sélectionnées, ayant accueilli des vins rares comme le Vosne-Romanée en Bourgogne.

Voici le premier single malt certifié bio de la distillerie Rozelieures. Il est issu d’un vieillissement dans des fûts traditionnels de la maison, avant d’être affiné dans des fûts ayant hébergé des vins de Bourgogne. © DR

Rozelieures aujourd’hui : une référence qui rayonne

Moins de vingt ans après ses débuts, Rozelieures est devenue une distillerie incontournable et une référence parmi les whiskies français. Elle est la seule à pouvoir revendiquer une maîtrise absolue de toutes les étapes du processus d’élaboration : de la graine à la bouteille. Christophe Dupic se souvient, lors de l’un de ses voyages en Écosse, de la phrase d’un distillateur : « Vous faites ce que nous faisions il y a cent ans. Vous avez gardé la logique agricole ». Et il en est fier.

Le whisky Rozelieures est avant tout une histoire de famille où les enfants prennent doucement la relève. © DR
Transmission
Rozelieures, la terre parle encore. Le whisky, ici, n’est pas une simple boisson. C’est une histoire familiale, un héritage, une audace. Une aventure qui n’est pas près de s’arrêter car les fils de Sabine et de Christophe sont déjà présents dans l’entreprise, avec la volonté de faire désormais connaître les flacons de Rozelieures en dehors de l’Hexagone 
Crédit photo :
DR
Article paru dans le n°
13
du magazine.
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