Les applications, nouveaux territoires des chef.fes

À l’heure où les confinements ont propulsé les directs Instagram de Cyril Lignac ou Simone Zanoni au rang de grand-messe, une révolution s’est jouée en coulisses : celle de la pédagogie culinaire par l’écran. Les grands noms de la gastronomie, longtemps restés derrière les passe-plats de restaurants étoilés, s’invitent désormais dans nos smartphones et tablettes.
Article rédigé par
Astrid Briant

Pour Sophie Dubost, fondatrice de VoilaChef, l’idée est née d’un constat dressé en première ligne. « Pendant le Covid, j’ai effectué un stage auprès du chef Jeffrey Cagnes et j’ai mesuré à quel point l’apprentissage direct auprès d’un grand chef, en live, permettait de progresser beaucoup plus vite que par les moyens traditionnels. »
Depuis 2021, son application regroupe plusieurs dizaines de chefs boulangers et pâtissiers. Capable de séduire aussi bien les professionnels en quête de perfection que les amateurs passionnés, VoilaChef a bâti, à la manière de masterclass.com, un modèle pédagogique dont le rayonnement international est aimanté par l’aura de la pâtisserie française.

Créée en 2021, la plateforme VoilaChef réunit aujourd'hui plusieurs dizaines de chefs pâtissiers et propose plus de 120 cours en ligne pour découvrir leurs savoir-faire.

Des vidéos à la place des livres de recette

Un livre de cuisine suggère, mais ne montre pas. VoilaChef comble cette lacune en proposant plus de 900 vidéos tournées en ultra HD. Chaque geste y est disséqué, chaque étape décodée. « Cela permet de démystifier notre travail. Les recettes écrites peuvent sembler complexes. Parfois, il y a 25 lignes pour une seule crème pâtissière ! C’est plus simple de voir la technique à l’écran », décrypte Jeffrey Cagnes, premier – et très talentueux – chef pâtissier parisien à rejoindre la plateforme. La cheffe autodidacte et non moins douée Clémence Gommy partage son propos : « Pour le public, voir un geste est toujours plus parlant que de le lire sur papier. C’est d’ailleurs de cette manière que j’ai moi-même appris, donc forcément, le format m’a séduite. » Pour transmettre sa passion, elle a choisi de s’impliquer sur Tchac.

Le chef pâtissier Jeffrey Cagnes, présent sur VoilaChef depuis son lancement, partage ses gestes précis, ses techniques et ses astuces à travers des vidéos immersives.

Ici, le format vidéo devient une ressource précieuse pour ceux à qui le temps ou les moyens manquent pour assister à des formations traditionnelles de cuisine. Julia Sedefdjian, benjamine des cheffes étoilées françaises y a vu, elle aussi, un formidable outil de transmission. Elle souligne « le format studio, bien organisé, et la possibilité de toucher des gens qui cuisinent à la maison et ne sont pas forcément chefs ». Sur Tchac, elle livre une cuisine fidèle à ses racines : « J’ai choisi de partager des recettes niçoises qui me tiennent à cœur, comme les panisses, la mayonnaise au pois chiche ou la pissaladière : ce sont des plats que je prépare vraiment à la maison. Le but est de rester accessible. »

Des communautés mondiales autour des chefs

Pour les gastronomes confirmés comme pour les apprentis éclairés, d’autres plateformes élargissent encore le spectre. Sur Gronda, l’inspiration circule à l’échelle de la planète culinaire : « Les chefs du monde entier partagent leurs techniques et recettes favorites avec plein de vidéos. Tu veux de l’inspiration ou apprendre rapidement une technique précise, tu trouves tout sur Gronda. J’y ai tourné récemment des vidéos, notamment pour ma recette de rouille », raconte encore Julia Sedefdjian.

La cheffe Julia Sedefdjian en plein tournage pour dévoiler ses techniques et ses recettes favorites sur la plateforme Tchac. © DR

Ce recours à l’image évite également les pièges bien connus des manuels. « Il y a une sorte de mythe autour des quantités et des mesures dans les livres, avec parfois des erreurs importantes. Dans une masterclass vidéo, le chef montre exactement la technique et la bonne proportion, ce qui est beaucoup plus fiable », insiste Jeffrey Cagnes.

Transmettre avant de rentabiliser

L’adoption du digital par les chefs répondrait avant tout à une pulsion de transmission, loin des seuls enjeux financiers. « Ce n’est pas pour l’aspect financier qu’on le fait – cela prend du temps ! Nous le faisons par passion, pour partager le savoir-faire et aussi pour se remettre en question. Expliquer donne presque un statut de mentor, de passeur », confie Jeffrey Cagnes.

Mais ces contenus, outre leur rôle pédagogique, s’imposent également comme des briques dans les stratégies de visibilité des chefs. Les vidéos deviennent vitrines et cartes de visite, moyens d’élargir le spectre de leur public. « Je crois beaucoup à la diversité des canaux. Collaborer avec une plateforme comme Tchac, c’est élargir la façon dont les gens peuvent accéder à mon univers. La plupart du temps, ils viennent découvrir ma cuisine chez Baieta à Paris, mais j’avais aussi envie de me rapprocher de ceux qui ne fréquentent pas forcément de restaurant gastronomique, ou qui vivent loin, ou qui cherchent simplement à cuisiner chez eux avec des recettes de qualité », poursuit Julia Sedefdjian.

Ce mouvement ne se limite plus aux cours enregistrés. Les chefs élargissent désormais leur champ d’action : lives interactifs, masterclasses événementielles ou e-books, celui de Clémence Gommy intitulé Savors, d’après son livre To Share paru aux éditions Hachette, venant de paraître en français et en anglais pour toucher un public le plus large possible. Autant de signes que ces nouveaux territoires digitaux n’en sont qu’à leurs prémices. Ils dessinent pourtant déjà une transformation profonde : la gastronomie ne se transmet plus seulement devant les pianos professionnels ou sur les tablées familiales, mais dans la fluidité des écrans et la force des communautés connectées. À l’heure où l’excellence française rayonne en pixels ultra HD, les chefs deviennent des passeurs inédits : entre tradition et modernité, entre élève et maître, entre savoir-faire et transmission numérique.

« Pour le public, voir un geste est toujours plus parlant que de le lire sur papier. » Clémence Gommy. © DR
Crédit photo :
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Article paru dans le n°
12
du magazine.
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