Le bol breton, l’ami vrai du petit déjeuner

Rares sont les familles qui ne possèdent, actif ou sommeillant, un bol breton dans leur armoire. Au-delà du simple souvenir à ramener chez soi, du plaisir coupable touristique, persiste une belle et vraie tradition de l’Ouest armoricain.
Article rédigé par
Jean-Pascal Grosso

C’est en déambulant dans les rues de Saint-Malo qu’est venue à RESTO l’idée du bol breton. Mais si, rappelez-vous ! Ce bol émaillé, dont vous étiez si fier enfant, qui arborait votre prénom, même le plus « compliqué » : Soizic, Jean-Eudes, Zéphyrin… On pensait donc cet objet ouvragé relégué madeleine de Proust, lointain souvenir embaumant la confiture d’abricot et le chocolat en poudre. Il n’en est rien. « Aujourd’hui, nous sommes les leaders de ce petit marché », explique Étienne-Marie de Boissieu, directeur général de la Faïencerie de Pornic, fondée en 1947 ; la manufacture à l’origine du prénom apposé sur les bols. 500 000 exemplaires y sont produits par an. « Ça reste le premier souvenir rapporté de Bretagne après les cartes postales. » Jadis un pur objet d’art de la table, le bol breton s’est ainsi « démocratisé » au même rythme que le tourisme de masse, devenu presque malgré lui symbole régional, au même titre que le chouchen ou le kouign-amann.

Par les oreilles

Mais trêve de pittoresque. Car, derrière un objet aux faux airs de clin d’œil se perpétuent toute une technique et un décor – celui au fond du bol, posé en décalcomanie, plus techniquement en chromolithographie, ou peint à la main. Tout est une question de volume. De la Faïencerie de Pornic à celle d’Henriot-Quimper, en passant par la Faïencerie d’Iroise, trois acteurs de cette industrie typique, tous tiennent à souligner leur fidélité à des techniques inchangées. « Depuis 80 ans, nous sommes dans les mêmes locaux sans une machine de plus. On ne peut pas dire que nous soyons une boîte high-tech », souligne Étienne-Marie de Boissieu. Autre structure et autre monde, la maison Henriot-Quimper, vénérable tricentenaire, cultive un savoir-faire qui rend chacun de ses bols uniques. 5 000 exemplaires en sortent chaque année. Il faut une semaine pour obtenir un produit fini. Son directeur, François Le Goff, a l’artisanat chevillé au corps. Le bol breton, il l’appelle « bol à oreilles ». « Chez nous, chaque trait de nos décors se fait à coup de pinceau. Cela prend beaucoup plus de temps », souligne-t-il. Comme en 1690, date de la création d’Henriot-Quimper, priorité est faite à l’action manuelle : « Même si, aujourd’hui, nous n’avons plus de fours de cuisson au bois. Ils sont tous électriques. C’est quand même plus agréable. »

Au premier plan, deux danseurs de Pont-Aven, puis des bols bretons et des pichets. Tout l’art pluricentenaire de la maison Henriot-Quimper réuni en un seul cliché. © DR

Coûts de bol

Le prix d’un bol breton s’étend de 11,60 € (Faïencerie de Pornic) à 50 € (Henriot-Quimper). Dans son petit atelier d’Argenton, à la Faïencerie d’Iroise, Christophe Petit poétise ses bols d’oiseaux, de crabes, de baleines. « Du souvenir d’enfance que les gens aiment à entretenir, c’est devenu une tradition au fil du temps. Tout le monde ici possède son bol breton. » Chez lui, c’est encore un autre univers, plus intimiste, où les clients viennent chercher des décors originaux autour de 35 €. « Ce qui ne veut pas dire forcément “traditionnels”. Il y a des gens qui rêvent de voir autre chose que des Bretons au fond de leur bol », s’amuse-t-il. Si la concurrence est rude ? « Aujourd’hui, on peut trouver de tout à tous les prix », confie François Le Goff. « Mais on ne peut pas considérer que nous sommes concurrencés, étant donné que nous sommes les seuls quasiment en France à tout fabriquer à 100 % sur place à Quimper, tout à la main et dans la pure tradition de l’époque. » Pas de guerre de menhir donc, comme ailleurs de clocher. Ici, tout le monde semble trouver sa place sur un micromarché, comme le souligne le directeur d’Henriot-Quimper : « Nous ne sommes pas contre le “bol touristique”. C’est un petit souvenir et nous comprenons qu’on ne veuille pas mettre 50 € dans une anecdote. » À la Faïencerie de Pornic, qui importe pour des raisons à la fois pratiques et historiques son biscuit de faïence du Portugal, on rappelle que les noms sont toujours peints à la main par la quinzaine de décoratrices « maison » : « Pour nous, c’est le cœur du produit. C’est un objet de personnalisation. Les décoratrices signent le prénom pour vous. »

D’un coup de pinceau précis et inspiré, Christophe Petit décore ses bols dans son atelier des Faïences d’Iroise à Argenton. © DR

Familles, touristes, voire entreprises, le bol breton n’a donc pas dit son dernier mot, toujours recherché par les amateurs, qu’ils soient de passage ou en quête d’un objet de cœur. « C’est redevenu très actuel. Les gens apprécient d’avoir des objets locaux, artisanaux et personnalisés plutôt que des choses en plastique venus du bout du monde », conclut Étienne-Marie de Boissieu.

Toute une technique
À la base, il y a l’argile calcaire, l’état premier de la matière. Vous mélangez l’argile, façonnez la pièce, la nettoyez, la grattez. Puis, c’est la première cuisson autour de 980 °C. Vous obtenez ainsi le biscuit, c’est-à-dire la poterie. Il faut ensuite l’émailler – dans un mélange de particules de verre et d’eau – et le décorer sur émail cru. Le bol est prêt pour une deuxième cuisson, dite « à grand feu », durant 11 h, entre 980 et 1080 °C. Résistant, décoré, votre bol est fin prêt pour rejoindre la table du petit déjeuner.
Sa petite histoire
Au départ, il y avait une écuelle, semblable à celle des paysans, sortie des fours à bois des faïenceries de Quimper. Nous sommes au XVIIIe siècle et les visiteurs de passage en Bretagne en rapportent dans leurs baluchons, leurs premières valises. Avec l’arrivée du chemin de fer et le développement du tourisme, l’objet se métamorphose. Il gagne ses anses, ses premiers motifs folkloriques. Si son origine est quimpéroise, son identité « définitive » est revendiquée par la Faïencerie de Pornic. En effet, ses habits blancs et bleus et, surtout, l’ajout du prénom seraient venus d’un chef d’atelier, Raymond Cordier, au début des années 1950.
Crédit photo :
DR
Article paru dans le n°
15
du magazine.
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