En circuit court : les chefs étoilés, premiers acteurs économiques de leurs vallées de montagne ?

En Savoie et en Haute-Savoie, plusieurs chefs propriétaires ont choisi de s’établir en travaillant en circuit court, en investissant dans l’emploi à l’année et en soutenant des filières artisanales ultra-locales.
Article rédigé par
Lorène Herrero

Les chefs, trop souvent réduits à leur statut « d’étoilés », sont aujourd’hui de véritables moteurs économiques. Ils nourrissent, certes, mais ils irriguent aussi tout un territoire. De plus en plus de chefs étoilés installés en montagne s’engagent dans la vie des stations et des villages. Leur formule ? À côté de leur table gastronomique, ils ouvrent un bistrot, une boulangerie ou une auberge. Une manière d’accompagner la dynamique des saisons longues, voire des quatre saisons.

Un approvisionnement vertueux

À Courchevel-La Tania, le chef Julien Machet s’est autoproclamé « colporteur savoyard ». Il travaille uniquement les produits issus de l’ancien duché de Savoie, comme les porcs élevés en plein air à Pralognan-la-Vanoise. Les nobles morceaux sont destinés à sa table étoilée, le reste nourrit le bistrot. Même logique à Tignes, Clément Bouvier utilise des cochons rhônalpins en entier, l’épaule est cuite à la braise au Panoramic, les pieds sont transformés en croquettes à la Brasserie... Pour ses boulangeries, la Maison Bouvier est un des principaux clients de la Coopérative laitière de Bourg-Saint-Maurice avec 500 à 800 kg de beurre commandé chaque semaine. Quant à la farine, elle provient d’un minotier savoyard (à La Motte-Servolex) pour la production de 2 000 baguettes par jour en pleine saison.

Au cœur des 3 Vallées, Julien Machet est l’un des rares à ouvrir toute l’année avec son Bistrot Machet. © Anthony Cottarel

De son côté, le chef doublement étoilé René Meilleur explique : « Nous utilisons le fromage, le sérac et les yaourts de Serge Jay, un des agriculteurs tout proches de La Bouitte. Il a pu développer son exploitation, acheter plus de brebis, produire plus de fromage et aujourd’hui transmettre son exploitation à ses filles. Pour nos couteaux, nous faisons appel à un coutelier forgeron de Tarentaise. Nos commandes régulières permettent à l’artisan de maintenir son activité. »

La Bouitte est le fleuron de la vallée des Belleville, depuis bientôt 50 ans. © Matthieu Cellard

En Haute-Savoie, Irène et Frédéric Molina ont remarquablement rénové une ancienne grange pour y déménager leur table étoilée, Forêt Ivre. À l’intérieur, beaucoup de réemploi et le travail admirable d’artisans locaux, comme les chaises et les tables taillées en bois local par un ébéniste du Chablais.

La gastronomie comme moteur du territoire

Ces chefs étoilés sont aussi des employeurs. Malgré des destinations encore marquées par les saisons, ils ont de plus en plus de salariés à l’année, gage de qualité en cuisine et en salle. René et Maxime Meilleur comptent une douzaine de collaborateurs en CDI et 90 en saison. Afin d’accueillir le personnel dans de bonnes conditions, ils viennent de construire un chalet avec une dizaine de chambres. À Tignes, la Maison Bouvier loge tous ses salariés sur place, une prouesse face à la pénurie de logement en station. Le personnel dispose également d’un restaurant ouvert matin, midi et soir, avec une équipe de cuisine dédiée.

« Nous avons débuté avec trois personnes et, petit à petit, nous sommes arrivés à 25 salariés à l’année, pour nos trois adresses, dont le bistrot du centre-bourg, repris dernièrement afin de dynamiser le village. Bien qu’étant en milieu rural, l’été, en haute saison, nous faisons à manger pour 500 à 600 personnes chaque semaine. Un chiffre important quand on sait que le petit village de Vailly compte environ 800 habitants », explique Frédéric Molina, qui est peut-être le premier employeur de la commune.

Entre lac (Léman) et montagnes, Frédéric et Irène Molina font vivre le village de Vailly, avec 3 adresses. © DR

En Savoie, lorsque de nombreuses adresses sont fermées en dehors de la saison d’hiver, eux restent ouverts. « La Bouitte a permis de dynamiser la vallée des Belleville, avec une montée en gamme. Au fil des ans, nous avons amélioré la restauration, l’hôtellerie… Sur les ouvertures aussi, la table étoilée et le restaurant sont ouverts du 25 novembre au 25 avril, puis du 15 juin au 15 septembre. Quand il y a une locomotive ça dynamise tout le monde »,
explique René Meilleur.

À Courchevel-La Tania, le Bistrot Machet est ouvert à l’année, midi et soir. À plus de 1800 mètres d’altitude, une des boulangeries de la Maison Bouvier est en permanence ouverte, tout comme la nouvelle brasserie Le Drôle d’Endroit. « Nous ne voulons pas faire comme les autres stations qui restent vides d’avril à décembre. À Tignes, il y a de plus en plus de familles à l’année (une centaine d’enfants scolarisés à l’école, ndlr). Mais c’est un pari osé… Je viens juste d’avoir 35 ans. C’est important d’être ouverts pour la vie de la station et faire plaisir aux locaux avec du bon pain et un lieu de rencontre », confie le chef-entrepreneur Clément Bouvier.

Chef entrepreneur, Clément Bouvier a ouvertcet hiver une nouvelle brasserie, qui va régaler Tignes 365 jours par an. © Ophélie Deveze

Tutoyer les étoiles sans perdre le sens du réel : telle est la force de ces chefs. La gastronomie en circuit court n’est-elle pas, finalement, l’un des leviers les plus concrets de la transition en montagne ?

Crédit photo :
Matthieu Cellard, Ophélie Devèze, Anthony Cottarel, DR
Article paru dans le n°
13
du magazine.
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