No-show : même les restaurateurs se font ghoster

Réserver une table et ne pas se présenter. Ce geste anodin pour certains clients est une catastrophe silencieuse pour les restaurateurs. Entre pertes financières, démotivation des équipes et gaspillage alimentaire, le no-show ronge le secteur – mais la profession n’a pas dit son dernier mot.
Article rédigé par
Astrid Briant

Il est 20 h 05, un jeudi soir. Chez Prémices, à Marseille, la salle affiche complet sur le carnet de réservations. Pourtant, la moitié des tables reste désespérément vide. Benoît Cadot, chef et propriétaire, contemple un spectacle devenu trop familier. « Sur une semaine, nous pouvons facilement compter dix à quinze no-shows. Si ce sont des tables de deux, ça fait presque trente couverts. » À 56 € le menu dégustation, c’est près de 1 500 € qui peuvent s’évaporer. Chaque semaine. Dans un secteur où les marges flirtent avec le néant, ce chiffre prend des allures de guillotine.

La réservation fantôme : nouveau sport national

Le no-show se décline en plusieurs avatars. Le classique : la table réservée depuis des semaines qui ne se présente pas, sans un mot. L’annulation de dernière minute – « La résa est à 19 h 30, ils annulent à 19 h 10 », soupire Benoît Cadot. Et le middle no-show, variante perverse décrite par Romain Casas, chef et créateur de Deux et P’tit Deux, à Paris : « Des groupes de dix qui arrivent à sept, sans prévenir. Nous avons bloqué deux tables pour eux, et nous nous retrouvons avec des places vides qu’on ne peut plus remplir. » À Paris, David Israël, cofondateur de Jip, Orson et Double, affiche des chiffres plus rassurants – 1,21 % de no-shows chez Double, 3 % chez Jip – mais ne minimise pas la réalité pour ses confrères. « Pour eux, un restaurateur, c’est un mec assurément blindé. Je ne suis même pas sûr qu’ils se rendent compte de l’impact. »

David Israël et Jonathan Gainville, cofondateurs d’Orson aux côtés du chef Esu Lee, rue du Dragon. Une table articulée autour de la flamme qui mêle tradition coréenne et produits européens d’exception. © Mickaël A. Bandassak
Tiphaine Mollard et Romain Casas sont les fondateurs de Deux et P’tit Deux, deux adresses du 11e arrondissement de Paris ouvertes respectivement en 2021 et 2022. © Raphaël Flipo

L’équation économique qui pique

Derrière chaque chaise vide, une comptabilité brutale : produits achetés, mise en place dès l’aube, équipes mobilisées pour rien. Chez Double, où le ticket moyen s’élève à 90 € avec les accords, David Israël est direct : « Quand quelqu’un ne vient pas et râle parce qu’on lui prélève une empreinte bancaire de 30 €, il oublie qu’on aurait dû faire 90 € de chiffre d’affaires. Il a le sentiment qu’on lui prend tout, mais en réalité, c’est nous qui avons tout perdu. » Chez Prémices, les baos sont pétris la veille. Un no-show, c’est cette pâte qui ne trouvera pas preneur.

Une table pour deux chez Prémices : bois chaleureux, bougie et fleurs séchées composent une atmosphère intime et soignée, à l’image de la cuisine de Benoît Cadot. © DR
Le produit, sublimé. Cuisine de saison signée Benoît Cadot chez Prémices, à Marseille. © DR

Plateformes : amies, ennemies

« Ça met un intermédiaire. On perd ce fil humain. Et du coup, la plateforme déshumanisée déresponsabilise le client », analyse Benoît Cadot. Zenchef, TheFork et OpenTable ont réagi : une pastille rouge signale les profils à risque – le red flag de circonstance. Anne Coppin, cheffe du Naam et de Faaï, confirme sur OpenTable : « En cas de non-présentation, les clients sont identifiés. Si j’ai une réservation d’un client que j’ai déjà signalé, une pop-up m’apparaît directement. » Pratiques, ces alertes restent borgnes : elles ne disent rien des lapins posés dans les adresses voisines.

Chez Faaï, la table se partage : petites assiettes à picorer et vins nature invitent à une expérience conviviale et décontractée. © Raphaël Flipo

L’empreinte bancaire, remède miracle ou double peine ?

Chez Romain Casas, l’effet a été spectaculaire : « On a divisé le nombre de no-shows par dix. Et même quand ils doivent vraiment annuler, les gens font bien plus d’efforts – ils appellent, ils expliquent. » Mais Anne Coppin résiste : « Je me mets à leur place. Quand je vois une empreinte bancaire, ça touche à la spontanéité que j’aime pour aller au restaurant. À chaque fois, ça me freine. » L’outil ouvre aussi un autre front : certains clients brandissent leur arme favorite. « La menace automatique, c’est : vous verrez sur Google, sur TheFork. Ils disent qu’ils vont nous massacrer partout », raconte Romain Casas. Reste le contournement ultime : des cartes volontairement maintenues à zéro. « Il n’est pas rare qu’on ne puisse tout simplement pas les prélever », observe David Israël. La mauvaise foi, elle aussi, s’est digitalisée.

Le miroir d’une société qui zappe

Pour Benoît Cadot, c’est l’abondance de l’offre qui dilue l’engagement : « Il y a tellement de choix que les gens réservent plusieurs restaurants et se décident à la dernière minute. » Pour David Israël, c’est un problème de civisme : « Ils ne comprennent pas que le chef a commencé à préparer à midi pour un service à 19 h. Et que la perte, elle est directe. » Anne Coppin pointe l’inconséquence plutôt que la malveillance : « Selon moi, ça relève du “si je n’ai pas envie d’y aller, rien ne m’y oblige”. » Quant au profil du récidiviste, Romain Casas bouscule les idées reçues : « J’ai l’impression que c’est plus des trentenaires, quarantenaires » – la tranche la plus aisée, la plus habituée à la restauration de qualité, et pourtant la moins encline à imaginer ce qui se joue derrière la porte des cuisines.

Blacklists : la solidarité de l'ombre
Face aux récidivistes, certains restaurateurs se serrent les coudes hors des plateformes officielles. Des listes noires circulent discrètement via des groupes WhatsApp de professionnels, où s’échangent les noms de clients habitués à planter des tables. « Je suis dans un groupe WhatsApp à Lille. On est beaucoup de restaurateurs à s’échanger de bons fournisseurs – et certains groupes servent aussi à signaler des clients qui se sont mal comportés », témoigne Anne Coppin. Ce que Zenchef et OpenTable font algorithmiquement, ces réseaux parallèles le font humainement : avec moins de protocoles et plus de franchise.
Produits perdus, équipes démotivées : les dommages collatéraux
Le no-show ne se résume pas à une ligne de chiffre d’affaires manquante. Il touche aussi les équipes et les produits. Romain Casas le concède : « Ce qui passe au congélateur pour éviter le gaspillage est de facto perdu pour la carte. » Benoît Cadot, lui, a appris à transformer la frustration en défi créatif : « Qu’est-ce qu’on fait avec les navets en trop ? Des navets fermentés. Avec la viande qui ne tiendra pas ? Un garum de bœuf. Le no-show nous oblige à nous réinventer, mais ce n’est pas une solution, c’est une compensation. » Quant au moral des équipes, le coût est réel : elles ont préparé des tables pour des convives qui n’arriveront jamais…
Crédit photo :
DR, Mickaël A. Bandassak, Raphaël Flipo
Article paru dans le n°
15
du magazine.
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